Les ombres s’allongent pour signifier un espoir possible si ce n’est une annonce certaine de fraîcheur. J’ouvre les volets bleus. J’hume l’air encore chaud à l’odeur prenante d’asphalte cuit. Les cigales envahissent l'espace sonore.. La curiosité me meut intra-muros, au cœur ultime de la ville historique, dans la cour pavée de la maison Jean Vilar, temple indiscutable de la mémoire du festival ; Ca sent l’odeur rance du restaurant d’a côté, les poubelles mal lavées sans doute. Le melon moisi. Les chaises de plastique rouge sont dures et brûlantes, le café est bon. Au programme, rencontre des auteurs et du public ; voici enfin venir celui qui a commis cette œuvre au titre si mnémotechnique : Gérard Chaliand. Un arménien. Mon père aurait eu presque son age s'il avait survécu.Ils se ressemblent un peu d’ailleurs Choc. C’est l’année culturelle de l’Arménie en France cette année. J’avais oublié. Un gigantesque et inattendu pied de nez de la mémoire surgit de nulle part, un géant sans visage me nargue et me provoque, comme ça, en fin d’après-midi, au détour d’une cour, sans prévenir. L’Arménie : mon grand-père paternel, ma grand-mère paternelle venaient eux aussi de là-bas. Moi aussi je dois en venir aussi un peu finalement. Enfin c’est que disent les généticiens. Je ne sais pas très bien où c’est, à l’est là-bas, plus loin que les confins contestés de l’Europe, dans un espace indéfini, où coexistent fées, dragons et magiciens. Au creuset du monde.



Enfant, les récits magiques de mes grands-parents me faisaient entrevoir là-bas une carte au trésor portant d’indéchiffrables écritures, un Eldorado ou un pays de cocagne merveilleux et magique. Ca sentait la fleur sauvage, le vent de la montagne, la fraîcheur des sources, la sacralité des églises ; la douceur de vivre. Le four du boulanger, le miel et la cannelle, le café fraîchement torréfié surtout. On y entendait le bêlement des troupeaux, la flûte mélancolique du berger, le bruissement de l’herbe. Mal assise dans ma chaise rouge de tracteur, je rêve confortablement, les yeux mi-clos au fabuleux pays de mes ancêtres… J’ai mal aux oreilles. Des mots effrayants, durs, menaçants les blessent, les submergent, les bouchent. C’est un fracas métallique qui les envahit maintenant, un bruit sec de têtes qui roulent. Génocide, exode, mémoire. C’est de cela dont on parle sous le soleil, dans la cour Jean Vilar, en fin d’après-midi, en Avignon. Mes grands parents, eux, de leur mémoire déchirée, ils ne m’en ont jamais jamais parlé. Oubli. Déni. Fuite. Leur mémoire avait oublié leur mémoire.

Vie. Ils  vénéraient la vie.

Evelyne Barsamian Aout 2007