Mais si l’on connaît ou du moins si l’on a entendu parler de ces massacres organisés, la majorité d’entre nous ne sait pas que ceux-ci commencent dès la fin du xixe siècle, avec la mort de plus de 200 000 Arméniens entre 1894 et 1896. À cela s’ajoute le dépouillement de plus d’un million d’entre eux, la conversion forcée à l’islam, la destruction des églises et la disparition pure et simple des villages récalcitrants. Et, bien évidemment, les protestations de ce que l’on nomme aujourd’hui la communauté internationale sont aussi plates qu’elles le seront concernant les débuts de l’Allemagne nazie, le Rwanda, le Darfour, l’Algérie, la Yougoslavie, etc. C’est le témoignage d’un héritage lourd à porter et que l’auteur (Gérard Chaliand) a voulu dans un premier temps oublier. « Le caillot que j’avais dans le poing au jour de ma naissance et dont, enfant, on m’a transmis la tragédie. Et que j’ai voulu oublier. Et puis un jour, il faut à son tour le transmettre. » La Cie En compagnie des loups prend ce sujet à « bras le cœur ». Jacques Bourdat, Jean-Claude Falet et Odile Frédeval transitent d’un espace à l’autre, suivi par leurs « carrés de lumières » et nous racontent l’horreur, l’humiliation, la résistance de ces hommes et de ces femmes. « Choisir sa façon de mourir est la seule liberté qu’il nous reste. » La mise en scène (Frédéric de Rougemont) est limpide. Les déplacements réguliers, martiaux, mettent en relief l’horreur de cette organisation, de cette « solution finale ». On ne sort pas une seconde du sujet. L’interprétation des trois comédiens est magistrale. Le terme n’est pas trop fort. Le texte est parfois insoutenable, mais comment ne pas les écouter, eux qui sont vivants. J’entends bien l’argument qui veut que le théâtre serve à divertir, qu’après tout on sait que ce génocide a eu lieu, et qu’on n’a pas envie d’entendre parler de mise à mort et de destruction. Divertir ou faire diversion ? Ce spectacle, indispensable, donne l’espoir de ne pas être, comme dit Philippe Claudel, « à l’image de tous les hommes d’aujourd’hui qui se souviennent de leurs dernières vacances, mais pas des crimes contre l’espèce humaine. Nous ne savons plus où ranger les guerres. Nous manquons de tiroirs. Nous consommons des cadavres par massacres entiers à mesure que les journaux nous les apportent, et puis nous mélangeons, nous touillons : c’est bien plus efficace que la chaux vive. » Célio-Noël Ménard http://www.lestroiscoups.com/