« La mémoire de ma mémoire n’est pas ce que j’ai vécu mais ce dont j’ai hérité. L’écho d’un passé. Elle est la partie immergée de mon histoire. L’amont nocturne de ma saga. Le caillot que j’avais dans le poing au jour de ma naissance et dont, enfant, on m’a transmis la tragédie. Et que j’ai voulu oublier. »

Si la théâtralité est ce qui commence là où s'arrêtent les mots, et si la tragédie au théâtre est une épopée, un récit plein de cris silencieux et de larmes rentrées. Si la tragédie est un chemin sur lequel les hommes sont les objets d'un destin qui les dépasse, alors "Mémoire de ma mémoire" est une tragédie moderne.

Ces hommes et ces femmes nous racontent comme les Grecs dans la tragédie classique ce qui s'est passé ailleurs, avant, et comment cela s'est passé sous leurs yeux, mais comme dans la tragédie, cela ne se passe pas devant nous. Ce qui se passe devant nous, c'est l'onde de choc, le regard de celui qui écoute, l'impact. Ce théâtre est un acte, inqualifiable et paradoxal, de l'ordre de l'indicible et de l'implicite, de souvenir.

Dans ce théâtre, le moment du jeu est un moment de vie, une vie parallèle mais bien réelle, avec de vrais acteurs devant nous et qui nous emmènent dans un monde paradoxal, imaginaire et historique, qui se déroule vraiment sous nos yeux tout en appartenant au passé.

Ce paradoxe nous évite un jugement sur ce que l'on voit pour accepter simplement de vivre, pour y croire, se laisser emporter par les propositions, et écouter ce que les anciens ont à nous dire, ceux que l'on invoque, ces autres du passé, de ce qui s'est passé.

Ce qui n'est pas paradoxal: c'est l'émotion qu'on en ressent.

Gérard Chaliand est ce passeur, verseau de ce flot d'émotions, de lames brillantes de couteaux, de parfums de cuir et de benjoin, de peau, de larmes, d'étoffes, de journaux et de musiques. De vie, tout simplement...

Mémoire de ma mémoire est un travail pour se souvenir que cette histoire a été vécue par des hommes et des femmes de chair et pas seulement par des fantômes en noir et blanc. Des fantômes flous et passés, costumés comme des danseurs traditionnels désuets. Des danseurs traditionnels images de livres d'histoires dont l’oubli efface les visages, visages de guerriers devenus des listes de noms sur des monuments et des lignes ingrates dans des rapports d'experts.

Elle parle d'arménien et de leur mémoire, de leur culture, de leur douleur et des effluves qui ont construit un homme engagé dans un combat sans relâche pour écrire la mémoire de sa mémoire et qu'elle ne disparaisse plus jamais. Au delà, l'universel est maître, c'est lui que l'on touche avec cette ode à la vie qui reprend.

C'est une petite histoire épique et personnelle de famille au milieu de la bourrasque arménienne orchestrée par les puissants. Une histoire de grand-père, d'oncle, l'histoire des anciens, des vieux et de leurs poussières dorées.

Vous êtes vous demandé quelle est la part de vous qui repose sur une mémoire de mémoires ?