Si je n'irai pas jusqu'à avouer quelques mensonges éhontés...non...seulement quelques omissions peut-être...et encore...sous la torture...Peut-être pourrais-je faire appel à toute votre imagination pour dresser le portrait immédiat de notre homme joyeux et léger qui semble baigner dans une sérénité sans nuage...

Allez, tentons d'imaginer ce qu'il peut y avoir après, avant, autour...commençons si vous le voulez bien par repeindre ses traits à la bombe sombre...de les épuiser littéralement...de lui laisser pour tout horizon que des dizaines de lignes de chiffres, des tonnes de feuillets plus absurdes les uns que les autres...des délais quasi intenables...et de la contradiction en pagaille...

Vous avez vu ? déjà de son regard s'est absentée la lumière du début...ses joues sont maintenant creusées au couteau, les cernes en pyramide se dressent jusqu'à son sourire pour le dissimuler...de lui bientôt nous ne verrons plus qu'un bout de main dépasser du monceau, que dis-je,de l'EVEREST de papiers administratifs qui s'est accumulé, l'air de rien, sur son bureau...doucement il est englouti...de sa jolie voix claire on ne perçoit plus désormais qu'un imperceptible filet...tout juste un râle...Il se meurt mesdames et messieurs...oui, oui, là, juste sous nos yeux ébahis...

La faute à qui me direz-vous ? Qui sont donc ces méchantes gens qui veulent le voir périr ? personne...comme Ulysse avec son cyclope...les mâlins auront su diluer à ce point leurs noms, en ont-ils jamais eu, on est en droit de se le demander, eux qui n'ont pour seul corps que des chiffres et des règlementation...que nul ne peut plus les identifier...les nommer, donc...

Mais encore...qu'à cela ne tienne me direz-vous...un homme averti en vaut deux (au moins)...oui, c'est vrai...dans l'absolu sans doute...ce serait même d'autant plus vrai s'il n'avait à faire, cet homme, à la contradiction...parce qu'après tout, le fond de la question n'est pas si obscur...demander une subvention pourrait se résumer ainsi :

-"Bonjour madame, bonjour monsieur, directeur de la compagnie de théâtre x, et désireux de créer le projet y, j'aurais souhaité savoir si vous seriez prêt à m'accorder quelque argent...oui, non ?" et hop...

Eh bien non, parce que figurez-vous que les administrations, comme de frileuses jouvencelles effarouchées, persuadées qu'elles sont que tout ce qu'il peut exister de pire dans l'espèce d'homme-théâtreux veut s'en prendre à leur dote (trésor faramineux plus convoité, à les en croire, que celui de barbe noire)...et que par conséquent, avant même que l'on puisse envisager, ne serait-ce que de leur effleurer la tendre peau de leur cul d'un savoureux baiser, vous étouffent sous une panoplie de contrats, formulaires, demandes et contre-demandes que seul Kafka aura su imaginer...

Voilà donc notre homme joyeux au sourire aérien au bord de l'asphyxie...je vous en prie mesdames et messieurs, ne laissez point cet homme magnifique se désècher complètement sur le seuil du 29ème bureau du 147ème bâtiment du 12ème district bis de la voie sans retour...

déposez-lui ne serait-ce qu'un mot...presque rien...la preuve qu'à l'humanité tout entière il n'est pas encore perdu...dites-lui donc que nous l'aimons, que vous l'aimez, et qu'à défaut d'Ariane nous avons laissé derrière lui ce fil de l'amitié qui le guidera hors du labyrinthe maudit!!