SP_A0219.jpg« … notre nation trois fois millénaire a pu survivre par son obstination à parler notre langue et à conserver sa foi. Cette foi, transmise à travers les mots familiers qui rendent grâce au pain et au vin et à celui qui nous les dispense grâce à notre labeur. Aussi avons-nous pu rester nous-mêmes à travers les siècles, qu’ils soient fastes ou néfastes. Nous avons donné au monde chrétien ses premières et peut-être ses plus émou­vantes églises. Et depuis, bien avant la grandeur de Rome, que nous avons tenue en échec, et de Byzance, à laquelle nous avons donné une de ses dynasties les plus illustres, nous avons survécu à toutes les invasions, supporté toutes les destruc­tions, cultivé à nouveau ce qui fut dévasté, rebâti ce qui fut saccagé. (…) nous avons envoyé nos marchands aux confins du monde connu, participé, selon les circonstances, aux croisades pour desserrer l’étau musulman, dont nous avions si fort senti l’étreinte. Puis, nous avons été vaincus et asservis, comme tant d’autres et pour longtemps. Nous avons aussi connu la dispersion sur trois continents. Souvenons-nous en ce moment où nous sommes irrémédiablement seuls, sans aide aucune à espérer et sans autre perspective que de durer, que notre peuple fête chaque année une défaite, celle de Vartanants où, il y a un millénaire et demi, les nôtres surent mourir pour ne pas accepter la conversion au mazdéisme des Perses. Ainsi, il est des défaites qui sont des victoires, non qu’elles nous paraissent telles pour nous qui les subissons, mais parce qu’au-delà de nous-mêmes, elles prolongent ce pour quoi nous avons vécu et consenti à mourir. » Gérard Chaliand